LIMOUSINE

Deux fictions publiées dans l’ouvrage graphique « LIMO », et accompagnement textuel du lancement des éd. Limo, créées par l’illustrateur Samuel Eckert (Paris, mars 2016).

Ce « limozine » convie 34 artistes internationaux (croisant graffiti, dessin et illustration) à épingler l’image de la limousine, objet de pop culture et de fantasme filant entre luxe, show-off et volupté.

EXTRAIT « A limo »

A LIMO is a limo is a limo is a limo is a limo is a limo is a limo is a limo is a limo is a limo is a limo . is a 72 hour party . is a Jim Dodge / Vegas / tv / show . is a leather fairy tale no mum reads to any child – shhhh . is a silent / Bolex camera / pop movie / blow job a guy (name him Warhol) you gambled with in a bar on Lincoln Street gives you on the back seat when it turns out he’s been a woman once and you can still feel her ♥ beating like a drum . is a shit hole is a t i m e t u n n e l is a secret the world would die diving into . is (maybe) a love letter to the unknown . is a palm tree tapered like a rocket ship haunting the silky roads someone drives for you (get a room and a license) . is a weird sense of direction – tinted windows soften+shade landscapes and pain . is an obscene palace to let your marble tears fall . is the shape my ♥ takes every time we fuck (we win), the dream shape of a treasure box where I could hide my teen diary, lovers who will become enemies (for no good reason), cash and $hame – no one’s gonna look for them in there . is

an
island

EXTRAIT « ALICE »

(…)

Elle se sentie comme une candidate à un casting middleclass, soumission incluse. Nerveuse, elle hésita. Rien n’avait de sens, excepté ses sensations, qui pulsaient comme des radars, émoussant sa raison, projetant des images qui semblaient des souvenirs, mais qui appartenaient tout aussi bien à l’univers, à des milliers de vies, des coquillages luminescents rabattus lentement sur une plage de carte postale – les clichés ne l’angoissaient pas.
« Fuck, tu vas pas te laisser impressionner. » Elle avala la petite pierre lisse, de la taille d’une pièce, et ses yeux s’étrécir, deux fentes X braquant les marges intimes et proliférantes du monde – de petits mensonges, des corps parcourus de tensions diverses, des lignes entrecoupées de métros et de paroles plus ou moins frauduleuses, des liquides et des rêves de toute nature, des désirs tarifés, des gestes indéchiffrables – et de son propre esprit, en une seule prise kaléidoscopique. Elle pensa, ou s’imagine penser, à une chambre de motel à Frisco un jour de pluie dont la porte claque sur celui qui l’avait aimé et blessée, à l’opératrice du téléphone rose qui berçait ses insomnies – oui –, à un baiser fugace, plus tard, dans une pissotière – et que faisait-elle là ? –, à l’électricité qui vrillent vos cheveux quand vous descendez la côte en longeant la mer et que le ciel épouse votre âme.

(…)

Les autres souriaient, et s’ils attendaient quelque chose, ils ne le montraient pas. Nik ne disait rien, satisfait. John, dit Giorno, dont elle ignorait tout – et ses amours et son oeuvre et les traces qui costumaient son corps comme des encoches totémiques – mais qu’elle aurait pu citer comme un frère ou un amant, dans cet état de conscience que seul offre le fantasme où les choses et les êtres se révèlent à vous dans une robe de verre –, John s’était lancé dans un récit bizarre, bizarrement hypnotique, une histoire où il était question de bananes, de bikers et de msts, qui finissait mal ou à peu près bien, tout dépend si vous êtes du genre à voir le verre à moitié vide ou à moitié plein, pour conclure en riant « I prefer crying in a limo to laughing on a bus ».
Certaines vérités vous frappent, un poignard ou un paysage, et elle eut envie de pleurer.
Un bras sanglé de muscles soyeux et un parfum de tubéreuse – légèrement inquiétant, on aurait dit du mica – l’enserrèrent. La voix se perdit dans les armures polies de ce corps gigantesque.
– Hi, Tom of Finland. Let yourself go, sweerheart, there’s only gentlemen here…
Grisée, elle s’adoucit. Et ses larmes tournoyaient délicatement, se changeant en abeilles à chaque fois qu’elles venaient boxer, tambouriner sur le coeur du garçon. « Mamans me l’avaient dit », et elles n’avaient pas tort, « You just need gay men performance. » Oui, elle aurait aimé lécher un peu de sa peau luisante comme un buvard d’acide, comme un timbre sur une lettre d’amour…
L’air entre eux prenait des teintes hasardeuses. Elle eut l’impression que des transporteurs adorablement payés par une main inconnue avaient livré la jungle, ou l’image de la jungle – luxuriante, lascive, sauvage – à l’intérieur d’elle-même ; elle sentait les goyaviers et la mangrove proliférer dans son sang.
– C’est un putain de rêve ?
Ils souriaient tels des sphinx, érodés seulement par le plaisir. Leurs bouches closes semblaient jeter des mots dans l’alcôve, mais seul un écho lui parvient, un murmure, une vague : WONDERLAND WONDERLAND WONDERLAND…

(…)

Dessins : Sébastien Touache / Steffie Brocoli / Zosen Bandido / 2shy / Malarko / Germes Gang / Xulf / Thtf / Tristan Pernet / Euro Rasta Club / Lomé 77 / Freshmax / Timothée Gouraud / Panar / Pablo Grand Mourcel / Obisk / Mafia Tabak / Paul Loubet / Knarf / Matti / Jamy / Gino Bud Hoiting / Frida / Antoine Eckart / Ishem / Amor / Christ / See You Letter / Sao / Point 36 / Djony / Mathieu Laroussinie