is a hormone

Texte issu de l’atelier « The poem is a hormone », workshop queer féministe sur les techniques de piratage littéraire, mené par Claire Finch (Khiasma, Les Lilas, 2018).

Le jour tombe à nouveau, encore, somnolent d’herbes filles et d’ennui. La lame brille un instant dans la pénombre tandis que les hommes joignent leurs mains –  planètes mangées de désinvolture, froissant des billets moites.      J’essuie mes lèvres.      Il doit l’aimer pour l’avoir abattu de ce geste souple et gracieux, une révérence, une œuvre rare que je caresserai plus tard avec une excitation noire et pieuse. Tu aimes ça ? Tu aimes ça ? Hein dis, tu aimes ça ?       Je lèche mes lèvres,         le ciel, le front de mer, les rêves des tapins enfoncés comme des clous dans du bois brun. Les nuits ici sont d’une opacité insoutenable et il faut deux vagues repliées lentement sur le sable avant que son corps n’émerge, pareil à une écaille de nacre. Il tend une main vers mon visage, je sens sous mes dents une saveur de poivre. Je veux qu’il me parle encore, seuls ses mots obscurs peuvent me péné-trer ; ils frottent ma peau, sans jeu, sans tendresse, et leur silhouette se détache sur le roulis de mes nerfs, et la mangrove prolifère dans mon sang. Elle ressuscite en moi un souvenir circulaire : un sexe ocre immobile, happé au milieu de cuisses paresseuses, tel un bas-relief. C’est ce qui me vient, ce n’est pas ce que j’appelle. Tu aimes ça ? Tu aimes ? C’est ce qui me vient et me tient ici à nouveau, encore, attiré par une langue inconnue, le désir bâtard, l’odeur crayeuse de la lagune, avec l’instinct des chiens et des récits inachevés.             Mes lèvres           à nouveau, encore, tandis que le jour tombe à nouveau, encore, fourbu d’images qui n’abandonnent jamais.

Rêverie piratée-tissée de poèmes en cours, de l’essai de Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écriture, du roman Pornographia de Jean-Baptiste Del Amo, et d’impossibles souvenirs sexuels.

En écoute sur la radio R22 de Khiasma…

« Comment faire exploser l’imaginaire ? Comment fabriquer une littérature qui sera lue après l’apocalypse queer et féministe ? Comment construire nos textes et nos corps sur les ruines des textes canoniques et les résidus des savoirs dominants ? Le texte transforme. Dans cet atelier d’orientation queer féministe nous explorerons ses potentiels politiques à travers les techniques de piratage littéraire, de plagiat, de vol, de détournement. Nous sommes gavéEs sans cesse d’un langage qui exerce une puissance sur nous ; ici nous jouerons ensemble avec les codes textuels qui produisent l’autorité et le sens, construisant les textes qui nous permettent de parler et de nous révolter. L’atelier d’écriture devient une performance de lecture et de résistance collective. »

* Le titre de l’atelier, une merveille, est tiré d’un poème de Lisa Robertson dans 3 Summers.