Capsule #00

Première expositionCapsule(s) à l'espace Torx du collectif P4, Bruxelles (décembre 2015 - janvier 2016).

Un projet nomade commissionné par Léo Marin. Cette première fois réunissait les artistes Juliette Feck, Matthieu Gafsou, Théo Gosselin, Line Orcière, et moi-même, auteure invitée. Leurs oeuvres, évoquant la fin d’un monde ou la quête d’un autre, l’esprit animal de l’eau et des lieux esseulés, le désir et la transe, m’ont inspiré un texte-fiction, et un poème-carte postale (qui servit de progapande : -)

DEVANT UN CHAMP OBSCUR.
un beau rêve de cendres

Dans les plis inversés du temps, seule monnaie précieuse, dans le ciel rabattu silencieusement sur les corps,
une île.

Archipel intérieur, étrangère, elle les embrasse. Ils arrivent par la mer, de biais, à l’endroit où le soleil, irradié, épouse le mieux l’indicible, où la magie opère – un seuil –, et leurs silhouettes s’épanchent délicatement dans le paysage. Ils ne fuient rien, ou peut-être, et pressent le pas, longeant la disposition des végétaux – en grappes, en bandes ou en strates, points cardinaux d’une carte enviée – vers un lieu ensablé. Un poème d’oubli.
Ils sont déjà venus, ici ailleurs, pionniers. Hantés par d’anciennes habitudes, un chagrin enivrant, l’écho d’un pays – le leur –, une intuition, un baume. Ils savent, la manière de se tenir sur la pente de l’angoisse et la manière de s’approcher, aussi soudainement qu’un songe, d’un mystère dont la jouissance est un des noms possibles. Ils savent, et ils avancent, serrés, libres, à travers les roches – des masses à la densité hypnotique, des formes occultées par l’usure, entaillées de lys et de pivoines, qui rappellent à chacun d’entre eux une histoire amère. Ils se taisent. Quand la nuit s’engouffre sous les tiges sous les pierres le sable leur peau, et ponctue leur chance de traces lumineuses.

DEVANT UN CHAMP OBSCUR mangé de bois ocre et parsemé de mica, ils trouvent.

Là, repliée dans un rythme secret, une faune.
Renards. Daims. Chevreuils. Lynx. Loups. En rangs nombreux, enrubannés dans une nuée de papillons et de faucons aux couleurs minérales, un empire de fentes et d’armures moirées, projetant sur le sol strié de plantes et d’énigmes une danse affolée.
Leurs fourrures, forteresse mouvante, sécrètent un parfum dangereux : échappés du taillis du langage, ils ont pris le parti de la lisière, des errements. Et dans leurs mouvements – parade minutieuse, intime, obsédante – quelque chose s’énonce. Ils célèbrent : la connaissance de toute chose ; le procès des saisons ; les larmes, essentielles comme la faim et brutales comme les rites de passage ; le désir ; et la beauté de la lutte. Ils portent un message : nous sommes vivants.

Le cliché vibre et les attire dans sa robe de feu.

(…)

Leur rythme a changé, déplacé d’une onde ; leurs mains indécises caressent d’intrigantes visions. Avec une joie violente, ivres d’un mal inconnu, dépossédés, ils contemplent la vérité de leurs visages.

Ils sont quatre. Et la mort n’a pas d’emprise sur eux.